Délocalisation des minorités ethniques

Court film créé par Adri Berger et Ka Xiong en 2013, qui démontre une partie de la saison d’agriculture pour les Hmong vivant au Nord du Laos. On suit un couple qui prépare la terre suivant la technique de culture sur brûlis (slash and burn) afin d’y planter du riz.
Adri Berger (2013) The Seasons, a Hmong story. Consulté le 13 avril 2021

La délocalisation des minorités ethniques est une pratique étendue en Asie du Sud-Est, que l’on retrouve entre autres au Laos, au Cambodge et au Vietnam, et qui consiste à déplacer des populations minoritaires pour les établir dans de nouveaux villages. Au Laos, cette forme de délocalisation a pour but explicite de mieux contrôler les populations et de permettre une meilleure exploitation des ressources naturelles des hauts plateaux.

Au Laos, les minorités ethniques vivent habituellement en régions montagneuses, donc habitent un territoire séparé de celui du groupe majoritaire du pays (les Lao). Ces populations minoritaires pratiquent souvent la culture sur brulis comme première forme de subsistance. En effet, environ 280 000 familles dépendent de ce type de culture. En 1989, le gouvernement laotien s’engagea à déplacer 60% des 1.5 millions de laotiens qui pratiquaient la culture sur brulis. Le gouvernement laotien considère cette pratique nuisible car elle détruit des forêts précieuses pour l’économie du pays.

Un grand problème avec cette pratique, et une raison qui en fait un objet intéressant pour l’étude des droits humains, est qu’elle vise, par voie d’accord ou par la force, à déplacer ces minorités ethniques dans des villages plus peuplés afin d’accélérer leur intégration sociale, économique et culturelle. Ainsi, la délocalisation de ces minorités ethniques se traduit en deux aspects principaux.

  1. Abandon: Devoir quitter un territoire, mais aussi son mode de vie et sa culture, qui y sont profondément reliés. Les minorités ethniques doivent abandonner leur mode de vie traditionnel.
  2. Adaptation: Se retrouver sur un nouveau territoire et devoir s’adapter à la culture et au mode de vie local. Dans ce cas-ci, cela veut dire s’adapter à la culture laotienne « nationale ».

Les groupes ethniques minoritaires

Pour comprendre comment les pratiques de délocalisation affectent les groupes minoritaires au Laos, il faut comprendre leur mode de vie. On peut notamment observer deux grands groupes: Ceux parlant les langues Mon-Khmer (Kantu, Talieng, Ta-Oy) et ceux parlant le Tibetain-Birman et le Miao-Yao (Akha, Hmong, Yao, Lahu).

Une jeune fille Akha portant une robe traditionnelle.
Ban Tang – Minorities in Northern Laos. Consulté le 13 avril 2021

Le premier groupe linguistique, Mon-Khmer, pratique une agriculture assez durable et laisse leurs champs se reposer pour des périodes de 15 à 20 années. Ces populations déplacent leurs villages de manière cyclique, afin de se rapprocher des champs qu’ils cultivent. Ces villages sont le coeur de la structure sociale de ces populations.

Le deuxième groupe linguistique, Tibétain-Birman et Miao-Yao ont migré au début du 19ième siècle au Laos, ce qui est assez récent. Ainsi, ils durent prendre les terres inhabitées, généralement plus élevées dans les montagnes et plus difficiles à cultiver. Les clans et lignées forment le noyau de leur structure sociale.

Déplacement forcé?

Il est important de mentionner que, pour l’État laotien, le déplacement de ces groupes ethniques s’active dans le cadre de sa politique de développement des campagnes. En effet, le gouvernement calcule qu’il est moins couteux de déplacer les populations éloignées vers des villes en campagnes plus développées, que de construire des routes et d’offrir des services comme l’électricité à des populations plus isolées. Ainsi, depuis les années 1990, chaque province laotienne doit déterminer les capacités de chaque ville à accueillir des nouveaux agriculteurs, et déterminer des nouveaux sites là où la place manque. Ainsi, on offre à chaque famille issue de groupes déplacés, une nouvelle terre sur laquelle ils auront un droit de propriété s’il respecte certains règlements.

Une rue dans un village de la province de Phôngsaly, Laos.
Ban Tang – Minorities in Northern Laos. Consulté le 13 avril 2021

Il faut mentionner que le déplacement de ces familles se fait souvent dans un mélange de force et d’accord. En effet, certaines familles choisissent de descendre dans des endroits plus près des villes pour pouvoir accéder à leur propre terre alors que d’autres essaient de rencontrer les critères de l’administration. Il ne faut pas omettre que les administrations provinciales ont une grande influence dans ces régions, ce qui pourrait forcer certains agriculteurs à plonger vers un déplacement semi-volontaire.

Résultats des déplacements

Santé:

On remarque surtout des résultats désolants à travers les nombreux cas de villages déplacés. Un sondage effectué en 1996 démontre que pendant la première année suivant la délocalisation, certains villages ont perdu jusqu’à 30% de leur population (surtout à cause de cas de malaria). De plus, les déplacements effectués ne réduisent pas les addictions à l’opium et on observe parfois une nouvelle forme d’addiction aux méthamphétamines, par exemple.

Agriculture:

Dans le sud du pays, les cultures sur brûlis se sont vues réduites. Par contre, dans le nord, on peut observer soit une légère réduction, soit, dans certains cas, une augmentation de la culture sur brûlis. Ce que l’on remarque dans le nord est que les grandes terres cultivables dans les plaines se font rares. De plus, de nouvelles réglementations obligent à cultiver de plus grandes quantités et ce, plus vite, ainsi les périodes de «repos» de la terre sont écourtés. Ces villageois se retrouvent donc en situation de précarité alimentaire. Ces problèmes poussent parfois les populations déplacées à retourner dans leurs terres en montagne.

« The major concern here is not so much that highland populations shift, for they have a long history of mobility; rather, it is the absence of any attempt to implement alternative solutions, even when resettlement is clearly causing more harm than good for the people concerned. »

(Olivier Evrard et Yves Goudineau, 2004)

Source:

Evrard, Olivier, et Yves Goudineau. 2004. « Planned Resettlement, Unexpected Migrations and Cultural Trauma in Laos ». Development and Change 35 (5): 937‑62. https://doi.org/10.1111/j.1467-7660.2004.00387.x.